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bulletRéponses de Véronique Tadjo aux questions de Taina Tervonen (Genève, avril 2005)
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Réponses de Véronique Tadjo aux questions de Gnimdéwa Atakpama  du magazine Amina (Fev 2005)

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Réponses de Véronique Tadjo aux questions de Boniface Mongo-Mboussa (Jun 2004)

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Réponses de Véronique Tadjo aux questions de Maria Teresa (Mai 2004)

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Réponses de Véronique Tadjo aux questions d'Eloïse Brezault A propos de L'ombre d'Imana, voyages jusqu'au bout du Rwanda (Fest'Africa, Lille, le 11/11/2000)

 

 

 

 

 

Réponses de Véronique Tadjo aux questions de Taina Tervonen (Genève, avril 2005)

Dans son quatrième roman, Véronique Tadjo revient sur la situation en Côte d’Ivoire à travers le questionnement d’une légende, celle de la reine Pokou, fondatrice du royaume baoulé. Selon le mythe, elle aurait sacrifié son enfant pour sauver son peuple. Mais qu’y a-t-il derrière ce geste ? Pour tordre le cou à la version trop figée de la légende, perpétrée les livres d’histoire, Tadjo opte pour une narration en boucle, aux interprétations multiples. Ce petit livre d’à peine cent pages surprend par sa profondeur et par sa force.

Pourquoi avoir choisi l’histoire de la reine Pokou ?

C’est le contexte ivoirien et surtout la notion d’ivoirité qui m’ont motivée. La reine Pokou est la reine fondatrice du royaume baoulé, dont se réclame le peuple baoulé qui revendique par ailleurs représenter le seul « véritable peuple ivoirien ». Or quand on regarde l’histoire à travers cette légende, on se rend compte que le peuple baoulé vient en fait du Ghana. La légende ne fait que montrer que tous les peuples ont traversé les frontières, que la Côte d’Ivoire est un peuple de migrations. J’avais envie de réfléchir sur cette question de l’identité mais aussi sur celle du pouvoir. Qu’est-ce que le pouvoir ? Qu’est-ce qu’on est prêt à faire pour l’avoir et le garder ? Et quand on est une femme, quel genre de sacrifice doit-on faire pour arriver au pouvoir ?

Dans ton livre, tu donnes plusieurs versions de ce même mythe, dont une où la reine choisit de ne pas sacrifier son enfant. Mais cette version ne se termine pas tellement mieux.

La reine Pokou est un personnage tragique. En fait, à travers cette version, c’est l’histoire des Noirs Américains que je voulais aborder. Ce peuple qui peut être considéré comme un peuple de la diaspora noire, a réussi à survivre malgré l’esclavage et à nous apporter aujourd’hui une culture spécifique.

Tu utilises beaucoup la répétition, en décrivant les mêmes situations selon différents angles. Pourquoi cette narration en boucle ?

Je voulais questionner la tradition orale et le mythe, en allant dans plusieurs sens. Tout le texte part d’une seule phrase de la légende : « Elle a dû sacrifier son enfant pour sauver son peuple. » Peut-on sacrifier son enfant pour sauver son peuple ? C’est cet acte en soi qui m’a fait réfléchir. On peut le voir à plusieurs niveaux, comme un cas d’infanticide ou comme un symbole. Moi, j’y vois aussi la jeunesse africaine d’aujourd’hui prise en otage dans le conflit ivoirien et dans les conflits africains de façon générale. Dans un pays comme la Côte d’Ivoire, il n’y a aucun avenir pour les jeunes. Ils n’ont qu’une obsession : partir. Le désespoir et la frustration se traduisent en violence que des hommes politiques manipulent. Que va devenir cette jeunesse ? A-t-on le droit de la sacrifier comme ça ? Pour quelle cause ? Je ne pense pas qu’il y ait de cause assez noble pour justifier un infanticide.

Est-ce que tu aurais écrit ce livre si tu n’étais pas passée par le Rwanda ?

C’est ce que je me demande. Je pense que non. Le Rwanda m’a beaucoup marquée. Il est impossible de raconter l’histoire du Rwanda autrement que par des histoires personnelles. Un million de morts, c’est inconcevable autrement. L’histoire de cet enfant sacrifié, c’est aussi une façon de revenir sur l’individu, sur quelque chose d’inacceptable qui se passe à un niveau individuel et qui entraîne des dérives. C’est énorme ce que dit cette légende ! Comment peut-on ne pas la questionner ? Sans le Rwanda, je n’aurais peut-être pas fait ce travail-là. J’aurais accepté la légende comme telle, comme tout le monde. Elle a sacrifié son fils, bravo, c’est une héroïne.

N’est-ce pas peu courant que dans des mythes fondateurs comme celui-ci, le héros soit une héroïne ?

Oui. Mais au-delà du personnage féminin, c’est le pouvoir et sa nature qui m’intéressaient. J’ai peur du pouvoir. Au Rwanda, les femmes ont participé au génocide à côté des hommes. Cette expérience a détruit l’image nourricière que je pouvais avoir de la femme. D’un autre côté, évidemment, le fait que ce soit un personnage féminin montre que les femmes ont aussi été actives dans l’histoire africaine, qu’elles ont joué des rôles importants. Les femmes africaines ne sont pas seulement des éternelles mutilées !

Tu écris à la fin du livre : « Le mythe est sorti trop tôt de sa cachette. On l’a déshabillé à la hâte. On l’a défiguré, dénaturé, nous laissant à jamais pauvres d’un savoir tellement plus riche. »

La tradition orale est fluide. Les possibilités d’interprétation sont multiples et celui qui conte adapte son récit à son auditoire. On comprend certaines légendes au fur et à mesure que l’on grandit. Mais quand on fixe une légende, en la figeant dans des mots tels que « elle a dû sacrifier son enfant pour sauver son peuple », elle devient dangereuse. On lui ôte alors cette possibilité d’interprétation que j’essaie de lui redonner. La légende n’est pas faite pour être figée.

L’interprétation que tu proposes tient-elle à celle véhiculée par la tradition orale ?

Non. C’est mon questionnement à moi. Par exemple, j’ai voulu parler des Noirs-Américains parce qu’il y a le même symbole de l’eau et de la traversée. Mais aussi parce que l’Afrique n’a pas assez fait son mea culpa par rapport à ce qui s’est passé durant l’esclavage. Nous avons nous aussi fait des erreurs. Certaines choses de notre propre passé ne sont pas résolues et continuent de nous hanter, à des moments étranges.

Propos recueillis par Taina Tervonen, Genève, avril 2005.

Reine Pokou, de Véronique Tadjo, 2005, éd. Actes Sud, 96 p., 12 euros.

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Réponses de Véronique Tadjo aux questions de Gnimdéwa Atakpama  du magazine Amina (Fev 2005)

1. Parcours
-Vous êtes d'origine ivoirienne et vous résidez en Afrique du sud.Choix professionnels ou personnels? Démarche littéraire?

Depuis la fin du régime de l’apartheid, j’ai souhaité venir en Afrique du Sud pour observer de près les changements. C’est un pays qui compte beaucoup pour le continent africain et même pour l’Occident. Je trouve la vie à Johannesburg très stimulante malgré les problèmes de sécurité qui sont malheureusement très graves. On y rencontre des gens de tous les horizons et l’histoire récente du pays fait que les hommes et les femmes qui ont lutté contre l’apartheid sont encore là. Beaucoup continuent à  jouer un rôle sur tous les plans. Au niveau littéraire, il y a de grands noms et toute une nouvelle génération d’écrivains qui commence à faire entendre sa voix. Ils font partie de la période post-apartheid et de la transition. Oui, l’Afrique du Sud est une grande source d’inspiration pour moi. J’ai d’ailleurs un recueil de nouvelles en chantier dont certains des thèmes viendront directement de mon nouvel environnement.

-une grande partie de votre oeuvre est consacrée à la jeunesse (Nei, caméléon vert), peut-on dire que vous vous "attaquez" aujourd'hui à un public plus adulte? Si oui pourquoi?

J’ai d’abord écrit de la poésie et des romans avant de m’intéresser à la littérature pour la jeunesse. En fait, je me suis mise à écrire ces livres un peu par hasard, lorsqu’à un Salon du livre, un éditeur m’a dit qu’il y avait un grand besoin de livres destinés à la jeunesse africaine. Je me suis dit qu’en effet, c’était là une grande lacune. L’idée a commencé à germer dans mon esprit et c’est ainsi que je me suis mise à écrire pour les jeunes. C’était il y a plus de dix ans. Depuis je n’ai pas arrêté et j’illustre moi-même mes livres. Je fais ce travail de création parallèlement à celui de poète et de romancière. « Reine Pokou » est mon cinquième roman. Ce n’est pas toujours facile car beaucoup de gens ont du mal à imaginer que l’on puisse écrire pour ces deux publics. C’est probablement une question de tempérament qui a sans doute quelque chose à voir avec la capacité à retourner dans son « royaume d’enfance » comme disait Senghor. Pour moi, la littérature africaine est un tout. L’erreur que nous avons commise jusqu’à présent a été de négliger ceux qui pourraient devenir nos futurs lecteurs. Au lieu de se plaindre en permanence que les Africains ne lisent pas, il faudrait peut-être se poser la question de savoir pourquoi (en dehors des questions d’analphabétisme, bien sûr) ceux qui pourraient lire ne le font pas. Certes, les livres sont beaucoup trop chers, mais il y a aussi le fait que nous n’avons pas développé en nous le désir de la lecture. Pour parvenir à cela, il faut commencer très tôt. Les enfants doivent s’habituer à manipuler les livres, à les découvrir, à les aimer. Le reste viendra tout seul.

2. L'oeuvre
-C'est si important que cela de résoudre l'énigme de la reine Pokou? Votre lecture de l'histoire et de la légende n'est-elle pas trop sévère?

Il est important de continuer à interroger la tradition. Cela est le devoir de tous et en particulier celui des créateurs. Les mythes et les légendes font partie de notre héritage culturel. Quels messages véhiculent-ils ? Quels enseignements peut-on en tirer aujourd’hui ? Il ne faut pas sous estimer le pouvoir de l’imaginaire qui nous habite. Une légende a plusieurs niveaux de compréhension et c’est d’ailleurs cela qui fait la beauté et la richesse de la tradition orale. En me penchant que la légende de la Reine Pokou, une légende dont on trouve d’ailleurs différentes versions dans d’autres pays africains, j’ai  voulu réfléchir sur l’idée de sacrifice. Pourquoi Pokou a-t-elle sacrifié son enfant unique ? La réponse que la légende donne ne m’a pas suffi. J’ai alors voulu aller plus loin, interroger le mythe. J’ai pensé qu’il était important de le faire parce que la légende a des répercutions sur notre façon de voir le monde aujourd’hui puisqu’elle est très connue. Elle est même enseignée à l’école en Côte d’Ivoire. On ne peut pas accepter comme cela le sacrifice de Pokou. La reine avait-elle le droit de tuer son enfant ? Maintenant, on sait que nos enfants ne nous appartiennent pas et que nous ne pouvons pas abuser d’eux en toute impunité. D’accord, il s’agit là d’une légende. Mais le problème vient du fait que cette légende, telle qu’elle nous ai rapportée aujourd’hui est devenue dangereuse. Est-ce être sévère que de mettre les lecteurs en garde contre ces dangers ?

-Qu'est-ce qui a changé le regard que vous portez sur la reine Pokou? Par quels processus passe-t-elle dans votre conscience  de la madone noire à "l'animal politique" prête à tout pour asseoir son règne?

Vous savez, les choses changent et les gens aussi. On a vu des héros devenir des dictateurs sanguinaires. Le pouvoir corrompt, c’est connu. C’est pourquoi il ne faut jamais rester figé sur ses positions et toujours garder un sens critique vis à vis de ceux qui nous dirigent. Ce n’est pas parce qu’un homme politique a lutté pour la libération de son pays que l’on doit ensuite accepter toutes ses dérives. Non, nos dirigeants ont un contrat social à remplir et c’est à nous de faire en sorte qu’ils l’honorent. 

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Réponses de Véronique Tadjo aux questions de Boniface Mongo-Mboussa (Jun 2004)

"Le pardon ne veut pas dire l'oubli"
Parmi les publications initiées dans le cadre de la rencontre des écrivains à Kigali par Fest'Africa (cf. Africultures 30, dossier Rwanda 2000 : mémoires d'avenir), vient de paraître chez Actes Sud l'ouvrage de Véronique Tadjo "L'ombre d'Imana – voyage jusqu’au bout du Rwanda". Entretien.


11336 signes •  consultation libre

Comment se sent-on après avoir réussi un tel pari : écrire un livre non manichéen sur un sujet douloureux et complexe ?

Dès le départ, j'ai compris qu'il y avait là un grand défi et un grand danger aussi. Comment écrire sur le génocide des Tutsis sans prendre parti et créer à nouveau des camps dans lesquels Hutus et Tutsis seraient enfermés ? Comment essayer d'écouter le plus de voix possibles afin d'essayer de comprendre comment un pays comme le Rwanda a pu en arriver là ? La difficulté d'un tel projet d'écriture, c'est que le génocide n'a pas commencé en 1994, comme on a tendance à le croire, mais bien avant puisqu'il a été préparé pendant plusieurs décennies à travers les différents massacres de Tutsis qui ont eu lieu et qui sont restés impunis. Il y a avant et après le génocide. Ces deux périodes sont essentielles pour mieux comprendre le processus qui a mené aux actes de barbarie. Le Rwanda post-génocide est un pays qui tente de se remettre debout mais qui reste confronté à des obstacles incommensurables, notamment aux problèmes de la justice et de la réconciliation.

A cela s'ajoute l'impossibilité d'une véritable stabilité économique et politique à cause des nombreux conflits qui existent dans la région. Par ailleurs, la menace d'invasions perpétrées par les rebelles Hutus, anciens génocidaires entraîne un cycle de violence permanent. Avant le génocide, le Rwanda avait des relations avec de nombreux pays tels que la France et la Belgique, les Etats Unis, le Zaïre, l'Ouganda, la Tanzanie, le Kenya et le Burundi, bien entendu. Tous ont eu une influence plus ou moins néfaste dans le drame rwandais. Dans ces conditions, j'ai trouvé qu'il me serait impossible de faire une narration classique. Cela m'aurait obligé à occulter trop de choses.

Pourquoi voyages au pluriel ?

Voyages au pluriel, d'abord parce que mon séjour au Rwanda dans le cadre du projet d'écriture, "Rwanda, écrire par devoir de mémoire", initié par Nocky Ndjedanoum, s'est fait en deux temps, d'où les deux parties comportant le premier voyage et le deuxième voyage. Il s'agit de deux approches relativement différentes. Pendant le premier voyage, il m'a fallu surmonter le choc initial provoqué par la réalité physique du génocide lorsque je suis allée sur les sites et que j'ai écouté les témoignages. Pour le deuxième voyage, j'étais mieux préparée psychologiquement et j'ai pu faire un travail plus en profondeur. J'ai voulu aussi montrer par ce sous-titre, qu'il y a plusieurs façons de voyager au Rwanda. Les réfugiés rwandais sont disséminés dans le monde entier. On en retrouve en Afrique du Sud, par exemple, comme je le dis au début du texte. Ils sont aussi dans les autres pays d'Afrique, aux Etats-Unis et en Europe dans bien des capitales. A Londres, où j'habite actuellement, un journaliste du "Gardian", un des grands journaux de la place, a retrouvé récemment la trace d'un des responsables du génocide qui vivait tranquillement dans son quartier. Le Rwanda est partout et on peut le rencontrer même chez soi.

Aller au Rwanda, c'était pour moi faire un voyage intérieur, entrer dans un questionnement sur la vie et la mort, sur la nature humaine et sur le Bien et le Mal. Découvrir le côté obscur de l'Homme, mais aussi ce qui peut nous rester comme espoir après une telle horreur.

A quel moment de la redaction t'est venue l'idée de mélanger ainsi la fiction et le réalité dans ce livre ? (ce qui fait d'ailleurs son originalité)

C'est en tant qu'écrivains et non en tant qu'historiens ou journalistes que nous avons été contactés pour ce projet. La fiction devait être notre matériau puisque c'est celui que nous connaissons le mieux. J'ai tout de suite été d'accord car la littérature a une fonction très spécifique, celle d'aller au-delà des faits et de s'adresser directement à l'émotion du lecteur. Elle présente la réalité sous un jour différent. Sa force, c'est la liberté de création. Ce qui m'intéressait, c'était de redonner aux victimes et aux bourreaux des visages, des noms, des vies. Montrer que ces gens-là étaient bien comme vous et moi. Mais j'ai estimé que vu le sujet auquel j'avais affaire, il fallait donner au lecteur des bases solides dans la réalité, c'est-à-dire fournir un certains nombre de faits pour permettre une meilleure compréhension du contexte dans lequel les différents personnages évoluaient. Une fois cela acquis, j'ai laissé parler mon imagination par rapport a tout ce que j'avais vu et entendu pendant mon séjour, tous les documents que j'avais lus. Le texte, Anastase et Anastasie, par exemple, m'a été inspiré par les témoignages de victimes que j'ai lu et par mes visites sur les sites de génocide.

Tu es parmi les écrivains et même les chercheurs qui ont travaillé sur le Rwanda, l'une des rares à avoir reproduit le manifeste Hutu. Qu'est-ce qui justifie ce choix artistique ?

J'ai reproduit le manifeste du Hutu Power parce que la première fois que je l'ai lu, j'ai eu des frissons de peur dans le dos. Je me suis demandée comment il était possible d'écrire des choses pareilles, faire preuve d'une telle haine envers une partie de la population de son propre pays. Pour moi, c'est un texte extrémiste sur l'exclusion, un problème qui touche aujourd'hui tant de pays africains. Qu'un tel manifeste ait pu être publié en toute impunité montre bien le type d'atmosphère qui régnait juste avant le génocide. Les gens étaient préparés psychologiquement à détester leurs voisins et à les anéantir de leur vie. Le génocide n'a pas été le résultat d'une colère subite envers les Tutsis comme certaines analyses ont voulu le dire, mais bien le résultat d'une opération organisée de longue date par l'élite hutu extrémiste, une manipulation politique de l'ethnicité à des fins politiques : garder le pouvoir, ne le partager en aucun cas.

Il y a beaucoup de pudeur dans ce livre, aucun mot n'est superflu. Je le lis avant-tout comme un poème en prose…

Si j'écris de la prose poétique, c'est peut-être parce que je suis poète avant tout. Je suis venue à la littérature avec Latérite, un recueil de poèmes. Mais j'ai parfois des doutes sur la réceptivité de la poésie sous sa forme conventionnelle. J'en suis arrivée à la conclusion que la prose poétique offrait plus de possibilités de création et touchait un plus grand nombre de personnes. Ceci dit, pour moi, la poésie est ancrée dans la réalité, dans la vie. L'image du poète qui a la tête dans les nuages n'est pas juste. Il existe une poésie combattante, militante. Une poésie qui plonge ses racines dans la vie de tous les jours. Son langage condensé lui donne une force que la prose, plus diluée, n'a pas toujours.

Le chapitre "La colère des morts" est très beau. Il est écris comme un conte. Il y a d'ailleurs un autre conte (je dirai une fable) à la page 131. Peut-on y voir l'influence de la littérature enfantine ? De la culture rwandaise ?

L'inspiration du texte "La colère des morts" m'est venue de ma culture africaine dans laquelle le culte des morts est très important. Il y a toutes sortes de rites complexes qui entourent les défunts et on leur rend hommage régulièrement. Cela se retrouve pratiquement dans tous les pays africains y compris au Rwanda. Le personnage du devin existe dans la culture rwandaise traditionnelle. Mais je lui ai ajouté la fonction de diseur de vérités puisque son statut particulier lui permet d'être directement en rapport avec les dieux. Il a la force de dénoncer les tares du passé mais aussi celles du présent, puisque les morts et les vivants l'écoutent. Il fait la jonction entre les deux. Quant à l'histoire du monstre qui mange les siens, page 131, j'ai effectivement pensé un peu à la littérature pour la jeunesse car c'est un conte assez connu. J'ai voulu dire que l'avidité pouvait mener à l'autodestruction. Au niveau des enfants, on leur dit toujours, "Il ne faut pas être trop gourmands !". Mais les adultes se comportent comme des gamins primaires. Nos élites veulent tout prendre, refusent de partager. Les hommes politiques préfèrent mener le pays à la ruine plutôt que de négocier une meilleure répartition du pouvoir et des ressources nationales.

Ces contes inscrivent ce livre dans les traditions africaines et en font un livre métisse.

J'hésiterai avant de parler de livre "métisse", même s'il est vrai qu'il y a un mélange des genres. Je sais que c'est un terme très à la mode dans le monde de la critique, mais pour moi il ne veut pas dire grand chose. Aujourd'hui, tout ce que nous faisons est "métisse". Nous sommes tous influencés les uns par les autres à travers la radio, la télévision, les journaux, le cinéma, les langues que nous parlons, etc. Il est aussi bien plus facile de voyager que par le passé, ce qui entraîne de grands déplacements de groupes culturels. Bref, il n'existe pratiquement plus de race pure aussi bien culturellement que physiquement. Une enquête démographique publiée récemment en Grande Bretagne, par exemple, a provoqué un grand émoi lorsqu'elle a révélé que d'ici l'année 2100, les gens de race blanche seront en minorité et que dès 2010, ils seront moins nombreux à Londres.

Votre livre met l'accent sur le pardon.

Si mon livre semble prôner l'idée du pardon au sens chrétien du terme, c'est parce que j'estime qu'au Rwanda, il n'y a pas d'autre choix. On aimerait que la vie reprenne, que le pays se remette en marche. La cohabitation est difficile car parfois bourreaux et victimes vivent côte à côte. Mais le pardon ne veut pas dire l'oubli. La paix ne sera pas possible sans une justice réelle. Plus d'une centaine de milliers de prisonniers croupit dans des prisons surpeuplées. C'est un des plus gros problèmes auquel le Rwanda a à faire face. Aujourd'hui, des solutions originales sont proposées comme la gachacha qui fait appel à la justice traditionnelle. Cela permettra peut-être de passer des jugements plus rapidement. Et puis, le pardon n'est pas à sens unique. Vous demandez pardon à quelqu'un et cette personne à qui vous avez fait du mal vous l'accorde ou vous le refuse. Des deux côtés, c'est un pas très difficile à franchir et dans le cas du Rwanda cela est presque impossible. Mais que faire d'autre si le Rwanda veut rester un pays composé de Tutsis et de Hutus ?

Ce livre semble une rupture dans votre écriture.

L'écriture de "L'ombre d'Imana" marque un changement dans ma façon de travailler. J'ai consulté beaucoup de documents, lu des dépêches, fait des recherches. J'ai la sensation d'avoir énormément appris. J'ai envie de continuer à me plonger dans l'histoire africaine. De quoi est fait notre passé pour que le continent soit ainsi à feu et à sang ? Je n'ai pas encore fait le deuil du Rwanda car le Rwanda n'est pas encore en paix. Trop de douleurs pèsent sur le pays. 

propos recueillis par Boniface Mongo-Mboussa

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Réponses de Véronique Tadjo aux questions de Maria Teresa (Mai 2004)

-Pouvez-vous raconter comment est né L'ombre d'Imana? Qu'est-ce que vous saviez du génocide avant d'aller au Rwanda?

A la fin de mon livre, il y a une courte présentation du projet Rwanda, écrire par devoir de mémoire. C'est dans ce cadre là que je suis allée pour la première fois au Rwanda. J'ai beaucoup lu avant de m'y rendre, les livres des sociologues, historiens, organisations humanitaires et les articles des journalistes. 

-Vous avez beaucoup voyagé, vécu dans de différents pays. Est-ce que vos déplacements ont influencé votre écriture dans L'ombre d'Imana et en général dans vos livres?

D'une certaine manière, oui, car le fait que j'ai habité au Kenya par exemple, m'a permis d'etre plus proche du Rwanda. Il y avait beaucoup de réfugiés rwandais dans la ville pendant que je vivais à Nairobi. Par ailleurs, les événements du Rwanda étaient très couverts dans la presse.

-Quel est le rôle  d'un écrivain, d'un homme ou d'une femme de culture, face à une tragédie telle que celle du Rwanda?

Je réponds partiellement à cette question dans l'entretien que je vous ai mis en attache.

-Vous travaillez beaucoup avec les enfants, les jeunes gens: quelle est aujourd'hui la situation de la jeunesse au Rwanda? Est-ce que les enfants savent ce qui s'est passé il y a dix ans?

Je ne suis pas en mesure de répondre exactement à cette question car mon niveau d'information n'est pas assez élevé. Mais ce que je sais, c'est qu'il y a un gros problème au niveau des enfants orphelins du génocide et du Sida. Les enfants de la rue sont nombreux et laissés à eux-memes. C'est une situation catastrophique pour ces jeunes et pour l'avenir du pays.

-Au début du livre vous écrivez que "le génocide au Rwanda nous concerne tous". S'agit-il d'une responsabilité collective due à l'indifférence de la communauté internationale ou plutôt du risque que cette tragédie se repète en Afrique ou ailleurs?

Il me semble que les premières pages de L'Ombre d'Imana expliquent bien ce que j'entends par la responsabilité collective que nous avons en tant qu'etres humains quand une chose aussi terrible qu'un génocide se passe sur terre. Un génocide n'est pas une question de race, de civilisation ou de lieu. Nous en avons pour preuve l'Allemagne sous hitler et le génocide des Juifs.

En lisant L'ombre d'Imana, on a le sentiment qu'au Rwanda vous avez choisi d' être un témoin, quelqu'un qui regarde et écoute avec une grande attention, mais qui évite de juger. Est-ce que vous êtes d'accord? Pensez-vous que le style du livre se relie de quelque façon à la tradition orale africaine?

Oui, la tradition orale africaine n'est pas loin dans le sens qu'elle permet un mélange des genres et beaucoup de liberté dans la narration. Je me suis mise "à l'écoute" des voix que j'entendais au cours de mon séjour au Rwanda, parce que je voulais etre la moins "dérangeante" possible. Dans notre métier d'écrivain nous devons etre très humbles par rapport à ce que nous pouvons arriver à faire. Je sais ou est le bien et le mal et j'espère que c'est clair dans le livre. Mais avant de juger, il faut pouvoir se juger soi-meme et cela prend du temps. J'ai ma propre opinion, mais je préfère donner suffisament d'éléments aux lecteurs pour qu'ils arrivent à leur propre conclusion.

- A l'occasion du dixième anniversaire du génocide, on parle à nouveau du Rwanda sur la presse occidentale, mais l'impression générale est que les problèmes sont encore ouverts. Qu'en pensez-vous?

Il y a encore beaucoup de problèmes au Rwanda et c'est normal. Qu'est-ce que représente 10 ans pour un pays après un tel traumatisme? Tout reste à faire. La reconstruction ne fait que commencer et rien n"est encore acquis.

-En général, les médias en Occident ne parlent que très peu de l'Afrique, et presque toujours à propos de situations d'urgence. L'Afrique est-elle donc vraiment un continent à la derive?

Il faut comprendre la nature des médias en Occident. C'est la vente de l'information qui compte et il faut donc "divertir" les téléspectateurs et les lecteurs au détriment de véritables efforts d'analyse. L'Afrique est présentée toujours de la meme manière. Au lieu de faire des rapprochements et de montrer combien nous sommes semblables en tant qu'etres humains, les différences sont accentuées. L'Afrique semble alors détachée du reste du monde. On oublie alors tout ce qui nous lie historiquement en particulier. Sans vouloir toujours retourner à la colonisation, on ne peut cependant pas faire abstraction du fait que le génocide au Rwanda par exemple prend sa source dans la colonisation. La dérive de l'Afrique s'explique en partie par la création artificielle des états issus du partage des zones d'influence. Cette dérive pourrait etre arretée s'il existait une véritable solidarité entre les peuples et si la répartition des richesses planétaires était meilleure.

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Réponses de Véronique Tadjo aux questions de Eloïse Brezault A propos de L'ombre d'Imana, voyages jusqu'au bout du Rwanda (Fest'Africa, Lille, le 11/11/2000)

1/ Pourquoi avoir choisi, en partie, la forme du récit de voyage pour raconter le Rwanda ? A. Waberi a également choisi la forme du récit de voyage… Quand j'ai discuté avec Boubacar Boris Diop, il me disait qu'au début il avait voulu faire un récit de voyage, lui aussi, même s'il s'est ensuite dirigé vers le roman avec Murambi…

J'ai écrit un récit de voyage tout simplement parce que c'était un voyage… C'est naturellement que je suis tombée là-dedans car je n'avais jamais fait de récits de voyage. Je suis une grande voyageuse mais je n'avais jamais écrit sur les voyages. Mais quand je suis partie, je prenais des notes tout le temps, et mon récit retranscrit les deux voyages car je suis partie deux fois: il y a donc le 1er et le 2ème voyage. Quand je suis rentrée, à l'issue de mon 1er voyage, j'avais toutes ces notes et je me suis demandée ce que j'allais en faire. Comme j'avais un carnet de voyage, je me suis dit : "faisons-en un !" Mais j'avais également envie de faire de la fiction, je me suis alors décidée à intégrer les deux…

- On a l'impression que le journal était, pour vous, un moyen d’appréhender ce que vous aviez vu d’abord un point de vue extérieur, en essayant ensuite de le comprendre, par l’intermédiaire de la fiction, d'un point de vue plus intérieur ?

- Oui, le récit de voyage me permettait de faire un voyage extérieur et un voyage intérieur…

2/ Un écrivain du voyage comme Nicolas Bouvier suggère qu’on voyage toujours avec son “ici” pour comprendre “l’Ailleurs”, qu’on reste toujours un étranger dans un pays mais qu’on essaie d’approcher ce pays avec son regard d’étranger. Qu’est-ce que vous en pensez ?

bsolument… Je suis entièrement d'accord. C'est pour cela que ça ne m'a pas gêné de me mettre en scène et de dire dès le départ que c'est un voyage personnel : je n'ai pas vécu les événements, je ne suis pas là pour témoigner, je ne détiens pas une vérité… Comme tout le monde, j'essaie de comprendre…

- C'est pour cela, par exemple, que vous vous arrêtez beaucoup sur les paysages comme pour vous les approprier du regard…Koulsy Lamko s'arrête beaucoup sur le monde des insectes… Vous sur les paysages… comme pour dire qu'on se pose, qu'on prend le temps de regarder de l'extérieur ce qui s'est passé…

- Oui, c'est cela. Koulsy, lui, a utilisé la phalène pour regarder de haut le monde des hommes qui grouille… C'est bien trouvé.

3/ Le sous-titre de votre livre fait aussi référence à Céline : voyage au bout de la nuit.

Oui, c'est ça…

- Mais vous, vous rajoutez la dénomination de “jusqu’au bout”. Avez-vous ce sentiment d’être allée jusqu’au bout de ce voyage et de vous-même comme si ce voyage était avant tout intérieur ?

- "jusqu'au bout du Rwanda" comportait cette idée : "jusqu'au bout de la mort". C'était un voyage dans la mort. Avec cette expression, je voulais également signaler qu'il y avait eu plusieurs voyages - intérieur et extérieur - et qu'il fallait faire les deux. Car souvent, tu peux prendre l'avion et repartir sans avoir rien vu. Tout glisse sur toi, mais là, au Rwanda, il fallait aller jusqu'au bout, il fallait faire tout un voyage intérieur.

- Vous commencez d’ailleurs votre livre par :

“Cela fait longtemps que je voulais exorciser le Rwanda.”

L’avez-vous finalement exorcisé ce Rwanda ?

- Non… Je dis à la fin : "On ne guérit pas du Rwanda". Et maintenant je me pose toujours la question contraire : "Si je n'avais pas été au Rwanda, qu'est-ce qui ce serait passé ?"

- Pensez-vous que le Rwanda vous a changé en tant que personne et en tant qu'écrivain ?

- Oui, tout à fait. Je m'intéresse maintenant beaucoup plus à l'histoire. J'essaie de creuser beaucoup plus profondément pour essayer de comprendre un peu mieux les choses. Pourquoi en est-on arrivé là ?

- Vous écrivez d'ailleurs, dans Imana, sur la colonisation et la religion en montrant, notamment, comment la colonisation a complètement déstructuré les valeurs ancestrales…

- Oui, c'est ça. Et si j'avais pu, je crois que je serais remontée encore un peu plus loin, jusqu’aux anciens royaumes du Rwanda. Cela m'aurait beaucoup intéressée aussi mais je n'ai pas pu le faire car cela demandait des recherches très approfondies…

- Vous êtes plusieurs d'ailleurs à évoquer l'histoire des Tutsis en disant que c'était des peuples qui venaient d'Abyssinie…

- Enfin, c'est ce qu'on dit, mais on a aucune preuve tangible. Et c'est cela qui ne leur a pas porté chance. Ce serait donc intéressant de creuser plus profondément. Et je crois que le titre "L'ombre d'Imana", voulait faire référence à tout un passé qu'on oublie trop souvent. On saute directement dans le Rwanda d'aujourd'hui sans voir ce qu'il y a derrière. Je voulais donc dire qu'il y avait des choses qui existaient avant, qu'il y avait un "être suprême", Imana, avant la colonisation. Il y avait des valeurs ancestrales…

4/ Encore une fois, on a du mal a faire entrer ce texte dans une classification : journal, récit de voyage, nouvelle… Peut-être lui préférez-vous l’appellation de “texte”, comme vous dîtes dans un autre entretien…

Je vous laisse le soin de donner des classifications… (Rires). Moi j'ai écrit mon livre… (Rires)

- C’est un mélange de réalité et de fiction. Pourquoi cela ? Est-ce que la fiction serait incapable de dire certaines choses que seul le récit de voyage peut suggérer ?

- Oui, je voulais donner au lecteur une certaine base, je voulais qu'il ait conscience de certains faits historiques, avant de pouvoir aborder la fiction. Je n'aurais pas pu entrer directement dans la fiction, j'avais besoin de dire d'abord certaines choses, avant de pouvoir me lancer dans un monde totalement imaginaire… Et puis après, je retombe dans la réalité. Il y a quand même des différences entre le premier et le deuxième voyage. Le premier voyage, c'est le contact avec les gens, le choc de la découverte, alors que le deuxième voyage est plus intérieur : on entre dans la fiction, il pose des questions plus métaphysiques sur le Bien et le Mal, sur la connaissance de l'être humain. J'ai voulu essayer de comprendre des notions plus spirituelles.

5/ Et puis il y a des témoignages… que vous retranscrivez sous le mode du discours direct : l’avocat, Nelly, la jeune zaïroise qui ressemblait à une Tutsie…

Est-ce que vous pensez que votre texte entre dans ce qu’on pourrait appeler “la littérature de témoignage” ?

Non, parce que ce n'est pas moi qui témoigne. Moi, j'écoute et j'entends. Nelly, d'ailleurs, elle existe dans Champs de bataille et d'amour, quand un des personnages parle du Rwanda : on ne sait pas que c'est elle. Je ne peux pas dire que c'est un récit de témoignage car je n'ai pas vécu les événements. J'ai entendu…

6/ Vous avez décidé de donner la parole aux morts. Avec Koulsy Lamko, vous êtes à peu près les deux seuls écrivains à le faire de cette façon. Les morts prennent la parole et veulent faire entendre leur voix.

“Le mort frappait aux portes et aux fenêtres, mais elles ne s’ouvraient pas. Il criait : “Pourquoi m’abandonnez-vous ? Je suis maintenant cadavre et vous ne me reconnaissez plus. Ne sentez-vous pas ma présence parmi vous ? ” (54)

On entre à ce moment-là dans le registre du conte…

Oui, mais j'allais dire que pour une Africaine, ce n'est pas un problème. Pour nous, le culte des morts fait partie intégrante de la vie. Je ne sais pas si vous connaissez le poème très célèbre Souffle, de Birago Diop :

"Ecoute plus souvent les choses que les êtres.

La voix du feu s'entend.

Entends la voix de l'eau…"

C'est ce poème qui me revenait en mémoire au moment d'écrire : les morts sont partout, dans la voix de l'eau justement, dans le feu qui crépite. Tout cela est très connu en Afrique. Le pont qui relie la vie et la mort disparaît bien entendu dans l'Afrique moderne mais c'est encore énormément en nous : il y a cohabitation entre les morts et les vivants.

- Mais justement Koulsy Lamko, dans La phalène des collines, évoque ce dialogue entre les morts et les vivants et montre qu'il est cassé : les morts ne sont plus entendus par les vivants ils sont synonymes de souffrance et de culpabilité… Vous faites dire d’ailleurs au devin : “Il faut leur demander de nous livrer les secrets de la vie qui reprend le dessus, puisqu’il n’y a que les vivants qui puissent ressusciter les morts. Sans nous, ils ne sont plus rien. Sans eux, nous tombons dans le vide.” (57)

- C'est ça, oui… Je voulais reparler de ce lien.

- Les morts posent aussi le problème de la culpabilité des vivants, non ? Ils rappellent aux vivants les barbaries qui ont eu lieu, ils sont la trace visible du cauchemar…

- Exactement…

7/ Ce texte commence et se termine par un voyage au Rwanda. Mais dans ce deuxième voyage, vous vous effacez plus : vous laissez la parole plus aux autres, aux victimes comme aux bourreaux. Et les bourreaux n’ont droit de parole que dans cette dernière partie. Je pense notamment au monologue intérieur du jeune paysan Froduar (117) qui rappelle les discours intérieurs des génocidaires dans Murambi.

Pourquoi ce choix ?

Quand on va au Rwanda, c'est d'abord un gros choc. Et c'est surtout par rapport au génocide. Immédiatement, on écoute les témoignages, on visite les sites et on est complètement bouleversé par ce qui s'est passé. Tout cela est vraiment très fort. Et peut-être après, quand on a atteint un certain stade, on se dit qu'il faut également écouter les génocidaires car ce sont aussi des êtres humains, après tout. Comment en sont-ils arrivés là ? On ne peut pas ne pas les écouter. Mais on peut envisager d'entendre ce qu'ils ont à dire, après avoir digéré tout ce qu'on a vu. Parce que c'est très difficile d'entendre un jeune - qui ressemble à tous les jeunes de mon pays - dire pourquoi ou comment il en est arrivé à tuer de sang froid. C'est pour cela que ces témoignages arrivent à la fin. Et quand on regarde ce qui se passe au Rwanda, on se rend compte qu'on entend très peu la voix des Hutus, on reste du côté des victimes.

8/ Que pensez-vous de ces sites-mausolées ? Pour Monique Ilboudo, dans son dernier roman Murekatete, ces lieux ont une conséquence tragique sur ces personnages puisqu'ils vont jusqu'à détruire Venant ? Vous les décrivez avec un style assez neutre, par une accumulation de chiffres, sans aucun commentaire quand vous dîtes : "Eglise de Nyamata (…) : + ou - 35 000 morts" (p.21)

Est-ce que ces sites doivent perdurer dans le temps et être montrés ou faut-il plutôt les détruire ?

Les gens disent qu'il faut les garder à cause des négationnistes. Ils servent de preuves pour dire : "regardez ce qui s'est passé". Moi, je ne suis pas tout à fait d'accord mais j'en suis arrivée à la conclusion que c'est le premier stade de la mémoire. Le stade brut de la mémoire. Avec le temps, cela va laisser place à choses plus symboliques qui vont durer plus longtemps car ces ossements se désagrègent sous nos yeux. Ils sont condamnés à disparaître… C'est donc pour moi, la première étape de la mémoire et puis après, le travail d'écriture que nous faisons s'inscrit dans une autre mémoire qui, elle, se développe dans le temps.

9/ Justement, à ce propos, la réalité du génocide pose le problème de l’écriture, problème que vous soulignez dans un “chapitre” intitulé l’écrivain :

“Le génocide est le Mal absolu. Sa réalité dépasse la fiction. Comment écrire sans parler du génocide ? (…) Détruire l’indifférence. Comprendre le sens réel du génocide, l’accumulation de la violence au fil des années.” (p.38)

Et A. Waberi pose la question : comment écrire après le Rwanda en faisant référence à Auschwitz ?

Quand nous disons : "comment écrire après le Rwanda", nous cherchons, en réalité, non pas à écrire pour la mort mais pour la vie. C'est justement parce qu'on a été à Kigali et qu'on a vu que la vie reprenait qu'on a pu écrire. Mais si on était arrivé devant la mort seule, sans aucun espoir, sans aucune parcelle de vie, on se serait dit qu'il n'y avait plus rien à faire, plus rien à dire, plus rien à écrire…

- Vous ajoutez également : “L’écrivain pousse les gens à lui prêter l’oreille, à exorciser les souvenirs enfouis. Il peut mettre du baume sur la déchirure, parler de tout ce qui apporte un peu d’espoir.” (p.38)

- C'est l'écrivain qui dit ça… (Rires)

- Vous ne vous situez pas en tant qu'écrivain ?

- Si…mais c'est l'écrivain qui dit cela car effectivement, j'ai rencontré un écrivain au Rwanda et j'ai écouté ce qu'il a dit. Il faisait cette différence entre l'écriture journalistique ou historique et la fiction. Les journalistes peuvent se permettre d'être parfois pessimistes quant au devenir de l'Afrique. Un écrivain ne fonctionne pas comme cela.

- L’écrivain serait-il un guérisseur d’âmes ? Serait-il la médiation nécessaire vers l’acception et le pardon ?

- Oui, c'est cela… Il doit lutter contre l'indifférence et l'abandon…

10/ Votre texte pose également le problème de l’oubli. En lisant votre livre, je n’ai pu m’empêcher de penser au roman de Tierno Monénembo, Un rêve utile, où il écrit : “Oublier est une manière d’extase. La damnation en vérité, c’est cette insupportable mémoire.” (p.218)

Notamment à propos du récit de la jeune zaïroise poursuivie par les fantômes de sa famille.

Les gens veulent oublier mais ils n’y arrivent pas. L’oubli passerait-il plutôt par le témoignage et la parole, seuls moyen pour accéder au pardon et à la réconciliation?

Je pense que la parole est nécessaire. Ce n'est pas bon de tout garder en soi. Et j'espère vraiment que ce projet aidera les Rwandais à se débloquer, à parler, par eux-mêmes, de leurs propres traumatismes…

11/ Votre conclusion rappelle étrangement celle du Royaume aveugle où vous écrivez: “Savoir se dépouiller de sa peau usée, de ses habitudes malades. Regarder, écouter, toucher. Accepter, refuser, construire enfin.

A chaque siècle, renaître et mourir. A chaque siècle et même à chaque instant.”

Dans Imana, vous avez ces mots :

“Comprendre. Disséquer les mécanismes de la haine. Les paroles qui divisent. Les actes qui scellent les trahisons. Les gestes qui enclenchent la terreur.

Comprendre. Notre humanité en danger.” (p.135)

Ces deux livres se concluent sur le pardon et sur l’espérance d’un monde meilleur. Pensez-vous que le Rwanda commence à panser ses blessures et se reconstruire ?

Oui, c'est tout à fait cela. Et puis aussi, ces deux livres essaient de comprendre ce qui s'est passé pour que cela ne se reproduise pas pour les générations à venir. Dans Le Royaume aveugle, je fais un constat d'échec : la violence y est omniprésente…

- Comment les Rwandais qui ont témoigné ont-ils réagi à la lecture de votre dernier texte ?

- Il a l'air d'avoir été bien perçu à cause de cette multiplicité des voix. J'ai entendu des gens d'un peu partout et de manière parfois anodine comme par exemple le personnage de Joséphine qui dit : "moi, mon problème c'est ma fille aînée car elle ne demande jamais pardon." C'est une de mes histoires préférées car elle résume le problème du pardon de la manière la plus simple possible. C'était écouter des gens et écouter ce qu'ils avaient envie de vous dire et non pas chercher à leur tirer les vers du nez. Ce qu'a dit Joséphine était énorme, elle posait toute la question du pardon… "Si ma fille ne peut pas dire pardon quand elle a fait une bêtise, où va-t-on?"

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